L'affaire France Télévisions

Séparation

 

Octobre 2005 - France Télévisions Publicité prend ses cadres en otages afin de tester leur loyauté… Ce « jeu de rôle », condamné par la justice, est le point de départ de Cadres noirs.

À la fin de 2005, France-Info et le Canard Enchaîné se font l’écho de la prise d’otages organisée par le patron de TFP dans le but de tester la fiabilité des cadres de l’entreprise. Ce « jeu de rôle », d’une violence inusitée, confirme mon analyse de la vocation et des dégâts de cette discipline de pouvoir et de domination qu’on appelle le management. L’idée me vient alors d’utiliser cette « prise d’otages managériale » comme point de départ d’un roman noir qui décrirait, plus globalement, et sur fond d’entreprise, les effets de la crise sur les chômeurs et notamment sur les Seniors. L’affaire a été maintes fois racontée et commentée

L’organisateur de la véritable prise d’otages vient de voir sa condamnation confirmée par la Cour de Cassation, comme le révèle Laurent Mauduit dans un article de Mediapart.

Je livre ici le texte de la Tribune Libre que Mediapart m’a demandée à l’occasion de ce jugement…

Parisien - Planete polar

Un polar de mauvais goût à France Télévisions

22 mai 2010 - Philippe Lemaire

Un patron qui imagine une fausse prise d'otages pour tester la loyauté de ses salariés. Ce scénario des plus retors est celui de "Cadres Noirs", l'excellent roman de Pierre Lemaitre, qui a valu à son auteur le Prix du polar européen 2010. Aussi tordue paraisse-t-elle, l'histoire n'est pas totalement fictive. Elle a été en partie inspirée au romancier français par un gros dérapage qui s'est produit au sein du groupe France Télévisions, et qui vient de trouver son épilogue devant la justice. (…) Conviés au château de Romainville, à Ecquevilly dans les Yvelines, les 25 et 26 octobre 2005, les treize cadres du comité de direction de France Télévisions Publicité pensaient assister à une réunion de travail classique. Jusqu'à l'irruption de neuf hommes cagoulés, vêtus de treillis militaires et puissamment armés, qui les ont insultés et menottés, avant d'exiger une rançon de deux millions d'euros et la diffusion d'une vidéo au JT de 20 heures de France 2. Plus d'une heure d'angoisse face à des brutes très réalistes... Cette cruelle "mise à l'épreuve face au stress" avait, en fait, été commanditée par le directeur général de France Télévisions Publicité auprès d'une société de sécurité privée. Très instructive à ses yeux, l'opération allait déboucher sur le licenciement, six mois plus tard, d'un "otage" qui avait eu le tort de se rebeller contre le commando. Une autre "otage", qui avait dû être évacuée en état de choc, allait par la suite souffrir d'une longue dépression. (…)

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Le patron de la régie pub condamné pour complicité de violences

20/05/2010 - Emmanuel Berretta

Il se passe parfois des choses inouïes dans les séminaires d'entreprise. Comme le révèle Mediapart dans un excellent article de Laurent Mauduit, à France Télévisions Publicité, la bêtise a dépassé les bornes ! Philippe Santini, directeur général de la régie publique, à l'origine d'une "prise d'otage fictive" sur les cadres de son groupe, a finalement été condamné pénalement et de manière définitive par la chambre criminelle de la Cour de cassation le 7 avril dernier. C'est à juste titre que la cour d'appel a retenu contre lui la "complicité de violences aggravées, avec préméditation et usage ou menace d'une arme..." Informé par la presse, Patrick de Carolis, le pdg de France Télévisions, n'a pas encore pris connaissance de l'arrêt de la Cour de cassation. Pourra-t-il maintenir Philippe Santini à son poste après une condamnation aussi grave ?

L'histoire ne manque pas de sel. Les 25 et 26 octobre 2005, Philippe Santini organise un séminaire au château de Romainville, à Ecquevilly dans les Yvelines. Son comité de direction (13 personnes) pense assister à une classique réunion où l'on va débattre de la manière de mieux commercialiser les écrans de pub de France Télévisions... Tout bascule le 25 octobre, vers 18 heures. La réunion est brutalement interrompue par l'irruption de neuf personnes cagoulées, armées de fusil, d'armes automatiques et de poing. Les preneurs d'otage sont en treillis et agressent verbalement les employés de France Télévisions. Ils se mettent à hurler : "Tout le monde à terre, les mains dans le dos, face contre terre !" Un coup à la Carlos ! Ils se revendiquent des "Marins du syndicat des travailleurs corses" (la bonne blague...).

Des anciens du GIGN

Le leader du commando exige une rançon d'un million d'euros et la diffusion d'une cassette vidéo au journal de France 2 le soir même. Les employés sont menottés et on leur passe des cagoules... Véronique Viviano-Saussine, à l'époque directrice des études de la régie, témoigne avoir vu sa collègue (la directrice commerciale adjointe) prise de panique à l'idée d'être encagoulée car elle est claustrophobe... En état de choc, elle est évacuée de la salle. La directrice informatique peine à respirer et réclame de l'eau. Une des participantes semblait si choquée qu'elle n'est pas réapparue de tout le séminaire qui s'est terminé le lendemain après le déjeuner.

Il ne s'agissait que d'une "mise à l'épreuve face au stress", commanditée par Philippe Santini auprès d'une société (A.R.M.), dirigée par Denis Seltemann, un ancien du GIGN, qui emploie, pour ce type de vrais membres du GIGN venus faire un "extra"... Eux-mêmes étaient assez nerveux car c'était la première fois qu'ils tentaient une prise d'otage sans que leur cible soit au courant... Les dégâts psychologiques d'une telle intervention vont être considérables. Dans les mois qui suivent, Sophie Poncin, la directrice commerciale, devient, selon le témoignage de son assistante, "irritable, limite agressive, angoissée"... La farce devait contractuellement durer deux heures. Elle a été écourtée à 1 h 15 car, manifestement, la prise d'otage ne tournait pas rond. En effet, deux cadres, qui avaient tenté de prendre la fuite, ont été manu militari remis à leur place. Trois membres du comité de direction ont été isolés sur le balcon par le commando.

Un "otage"... licencié pour faute

L'histoire devient terrifiante quand on découvre la suite managériale de cette mise en scène de très mauvais goût. Guillaume Astruc était alors le numéro 2 de la régie. Il a fait partie des managers qui se sont rebellés contre les preneurs d'otage. C'est lui qui tente de s'enfuir. C'est lui que l'on retrouve sur le balcon... Lors du "debriefing", son comportement est stigmatisé par Denis Seltemann comme "susceptible de mettre en danger la vie d'autrui". Selon l'arrêt de la cour d'appel, Philippe Santini lui en aurait tenu rigueur. Le témoignage de la secrétaire de direction (Sylvie Delafolie) laisse supposer que le comportement de Guillaume Astruc lors de la simulation de crise "a fait l'objet d'une évaluation et d'un score de performance jugé incompatible par rapport aux compétences exigées aux besoins de l'entreprise afin de valider son évolution professionnelle en tant que responsable managérial"...

Guillaume Astruc a été licencié le 18 mai 2006 pour "profondes divergences de vue dans la stratégie et l'organisation de l'entreprise." Soit six mois après le sinistre séminaire... Toujours selon le témoignage de son assistante, Sophie Poncin enchaîne alors les arrêts de travail et "n'a pas pu échapper à une longue dépression", relève la Cour. Guillaume Astruc a soulevé le caractère délictueux de ce séminaire dès le 17 mars 2006. Donc, avant de saisir les prud'hommes (le 25 octobre 2006). Par conséquent, la justice retient qu'il n'a pas cherché à instrumentaliser l'institution judiciaire, contrairement aux allégations de Denis Seltemann.

Inutile de se voiler la face, Patrick de Carolis a couvert les agissements de Philippe Santini. Le peut-il encore aujourd'hui alors que Santini est pénalement et définitivement condamné par la Cour de cassation ? L'article de Laurent Mauduit livre un détail terrible. Pour rendre encore plus crédible la mise en scène, la fille de Philippe Santini a été mise dans le coup. Le chef des preneurs d'otage l'a appelée sur son téléphone mobile avant de passer le combiné à l'un des salariés "qui l'entendra en larmes, sous la menace d'un terroriste, le supplier de céder"... Guillaume Astruc dirige actuellement IP, la régie pub de RTL. Incompétence, disaient-ils... Et dire que toute cette mascarade a été payée par le contribuable.

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Régie France Télévisions: la justice passe, le patron reste

18 Mai 2010 - Laurent Mauduit

(…)

La scène est brutale et impressionnante (…). C'est une prise d'otages fictive mais, comme Philippe Santini est le seul à le savoir, tout le monde vit la scène comme une véritable agression terroriste. Tout l'encadrement est donc jeté à terre, cagoulé et menotté. Claustrophobe, la directrice commerciale ne supporte pas la cagoule dans laquelle elle respire mal. En état de choc, elle doit être évacuée de la salle.

Bref, l'affaire prend une tournure si grave, qu'elle conduira ultérieurement le n°2 de la régie, Guillaume Astruc, à porter plainte au pénal et Philippe Santini finira par être condamné le 12 février 2009 par la VIIIe chambre de la cour d'appel de Versailles, en même temps que le chef du commando.

Dans le jugement de la cour d'appel – dont seul Mediapart s'était fait l'écho –, on trouve le récit méticuleux de certaines des scènes hallucinantes de la prise d'otages, dont les victimes ne savent pas alors qu'elle est fictive: «Le chef de groupe, après avoir traîné hors de la salle deux salariés, a appelé sur son téléphone mobile la fille de Philippe Santini avant de passer le combiné à l'un des salariés qui l'entendra en larmes sous la menace d'un terroriste, cette dernière le suppliant de céder (...) Alors qu'un [salarié] tentait d'opérer un mouvement, il était repris par un des individus, traîné par terre, avant que sa tête ne soit cognée contre le sol, tandis qu'un consultant salarié se débattant à ses côtés semblait prendre une décharge de défibrillateur en hurlant avant d'être traîné lui-même dehors.»

Et ce n'est qu'une heure un quart après, environ, que tous les cadres de FTP apprennent que tout cela n'est, en fait, qu'une sinistre comédie mise en scène par leur patron!

Or, le plus étonnant de l'histoire, c'est son épilogue. Ailleurs, sans doute ce patron aurait-il été remercié sans délai par sa tutelle ou par son actionnaire pour faute grave. Mais dans le cas présent, ce n'est pas le cas. Aucune sanction n'est prise ou demandée contre Philippe Santini. (…) C'est même encore plus grave que cela. Quelques mois plus tard, des sanctions finissent par tomber, mais... contre les victimes de la prise d'otages. Guillaume Astruc, qui a alerté par lettre Patrick de Carolis, le PDG de France Télévisions, sur les traumatismes que cette affaire a laissés dans les équipes, est licencié sans ménagement au printemps 2006 – il gagnera ultérieurement tous ses recours devant les prud'hommes et dirige aujourd'hui IP France, la régie de RTL. Et un à un, nombre des cadres victimes de la prise d'otages sont poussés en dehors de l'entreprise ou partent par découragement: la directrice commerciale qui a subi un grave traumatisme psychologique, le directeur du marketing, la directrice du planning...

La Cour de cassation rejette le pourvoi de Santini

(…) Condamné en appel, Philippe Santini avait en effet formé un pourvoi devant la Cour de cassation. Et c'est donc ce pourvoi qui vient d'être rejeté, mettant donc un point final à cette affaire judiciaire.

Dans son arrêt en date du 7 avril 2010, que révèle Mediapart, la Cour de cassation, après avoir longuement rappelé l'affaire et toutes ces péripéties, retient parmi ces attendus que «la Cour d'appel ajoute que le fait que le contrat consécutif a un audit de sûreté de la société, ait eu pour objet la formation de ses cadres à la gestion des situations de crise et que son exécution ait été suivie de l'intervention immédiate d'une psychologue ne permet d'écarter ni la matérialité des atteintes à l'intégrité physique et psychique ainsi qu'à la liberté d'aller et venir des victimes qui, à l'exception de Philippe Santini, ne savaient pas qu'il s'agissait d'une mise en scène et ont témoigné des violences et du choc subis, ni l'intention chez les complices de ces actes, quel que soit leur mobile, de provoquer leurs auteurs à les commettre».

(…)

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Réaction Pierre Lematre

Il me semble que l’annonce par France-Info, à la fin de 2005, de la prise d’otages organisée par France Télévisions Publicité dans le but de tester la fiabilité de ses cadres n’est pas restée bien longtemps à l’antenne. Pour ma part, je ne l’ai entendue qu’une seule fois et comme j’ai manqué le numéro du Canard qui l’évoquait, je me suis longtemps demandé si j’avais bien entendu. Si je n’avais pas rêvé. Parce que pour un romancier, une information comme celle-ci, c’est presqu’un rêve.

Le fait divers m’intéressait mais sa provenance, elle, me décevait. Je suis viscéralement attaché au service public et je trouve toujours désolant de le voir offrir de si belles occasions à ses détracteurs.

Ce jeu de rôle était particulièrement choquant mais à mes yeux, pas vraiment surprenant. Et comme il y a quelques temps déjà que j’avais envie d’en découdre un peu avec la crise, il n’a pas fallu beaucoup d’énergie à mon éditeur de l’époque, Béatrice Duval, chez Calmann-Lévy, pour me pousser à l’envisager sérieusement.

J’ai donc utilisé cette prise d’otage comme l’un des supports de l’action principale de mon roman « Cadres noirs » : un chômeur de 57 ans est tenu, pour trouver un emploi, de participer à un jeu de rôle sous forme de prise d’otages des salariés.

On voudrait s’épargner le cliché du « vrai qui n’est pas toujours vraisemblable » mais plusieurs lecteurs m’ont reproché cette prise d’otage qu’ils estimaient « tirée par les cheveux ». Quand bien même je n’aurais pas pris support dans la réalité, selon moi, les romanciers ne sont pas tenus (et c’est heureux) à un devoir d’exactitude. Nombre de mes camarades, et parmi les meilleurs, y tiennent beaucoup, à l’authenticité, à la précision, à la fidélité au réel. Je ne sais pas très bien pourquoi. Hormis les cas de désinformation nocive (comme le révisionnisme, par exemple), ou de volonté pédagogique (mais je n’en ai aucune) je crois que le romancier tend à ses lecteurs un miroir de toute manière déformant et que demander à un homme qui écrit de la fiction d’être « vraisemblable » est aussi ridicule que de demander à un peintre figuratif de représenter les choses avec exactitude. Le mot est d’Hitchcock, je crois.

Mon roman traite d’une question sociale peu attractive et mon personnage est un vieux chômeur au bout du rouleau. Je reconnais que ça n’est pas très glamour, pas très sexy et qu’il est plus judicieux, pour faire rêver les lecteurs, de choisir un serial killer ou un trader (c’est d’ailleurs la même chose). J’ai donc été particulièrement reconnaissant au jury du Prix Européen du Polar du magazine Le Point d’avoir couronné mon livre. La décision était audacieuse.

Reste maintenant que l’arrêt de la Cour de Cassation nous confirme que ce qu’a fait France Télévisions Publicité, ça n’était pas bien. Je trouve que c’est peu. Mais surtout, c’est à côté. Même si Laurent Mauduit à parfaitement raison de souligner la sévérité du jugement, je continue de penser qu’on ferait mieux d’interdire carrément l’exercice du management. Je sais, ce n’était pas le débat mais c’est bien dommage quand même.

Dans les sociétés démocratiques le consentement des gouvernés est absolument indispensable. C’est même la condition nécessaire de leur survie. Et le management, qui est un outil de domination un peu plus performant que les autres, s’inscrit à peu près totalement dans cette logique : il vise à conduire les cadres à faire d’eux-mêmes ce que les élites ont déterminé comme souhaitable. Il utilise pour cela le registre de l’authenticité (les relations cool, spontanées, la confiance, la sympathie, la proximité, le tutoiement, l’autoévaluation…) et des batteries d’outils d’une pauvreté et d’une médiocrité confondantes. Mais il se trouve que dans l’ensemble, ça ne marche pas mal du tout. Ce qui conduit naturellement le management à des revendications de plus en plus ambitieuses.

Il estimait avoir déjà acquis des droits sur notre sort économique (hypersélection à l’entrée, hyperévaluation conduisant à la sortie), sur notre santé psychique (le harcèlement institutionnalisé conduisant des salariés au suicide), sur notre vie privée (les agences de détectives sont de plus en plus sollicitées par les entreprises pour surveiller leurs salariés)… À mon sens, l’initiative de France Télévisions Publicité marque un degré supplémentaire : symboliquement, elle nous informe que le management revendique dorénavant sur les salariés un droit de vie et de mort. Cela reste symbolique, dira-t-on. J’en doute : la prise d’otages était certes virtuelle, mais la certitude qu’il était légitime de l’organiser, était elle, bien réelle.

La loi nous dit donc aujourd’hui que le monsieur qui a organisé tout cela avait tort. Certes. Mais je crains que l’on confonde le message avec le messager. Condamner le manager était nécessaire. Mais je crains, hélas, que cela n’impressionne guère le management…

Pierre Lemaitre

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